Sectes et faux prophètes · Dans l’attente de la fin
L’Ordre du Temple solaire
Comment un ordre ésotérique inspiré des Templiers attira des cadres en Suisse, en France et au Québec, avant la mort de 74 membres en trois vagues (1994–1997).
Cette page décrit un groupe qui a causé des souffrances et des morts. Elle est écrite comme de l’histoire, à partir de décisions de justice, d’enquêtes officielles et de travaux de chercheurs, sans détails crus. Les chercheurs préfèrent souvent le terme de « nouveau mouvement religieux ».
- Époque
- 1984–1997
- Où
- Suisse, France et Québec
- Traditions
- Christianisme
En chiffres
- 74membres et enfants morts lors des trois vagues de 1994, 1995 et 1997
- 53morts au Québec et en Suisse en octobre 1994
- 16morts découverts dans le Vercors, en France, en décembre 1995
- quelques centainesmembres à l’apogée de l’ordre, vers 1990 (estimation des spécialistes)
En bref
- I.L’Ordre du Temple solaire fut fondé en 1984 par Joseph Di Mambro, maître ésotérique né en France, et Luc Jouret, médecin homéopathe belge, et puisait dans les légendes des Templiers, le rosicrucianisme et la pensée New Age.
- II.Il recrutait surtout des personnes aisées et instruites en Suisse romande, en France et au Québec, qui participaient à des cérémonies en robes de Templiers et attendaient une catastrophe écologique et un passage spirituel vers un autre monde.
- III.En octobre 1994, 53 personnes moururent au Québec et dans deux villages suisses ; en décembre 1995 et en mars 1997, 21 autres moururent en France et au Québec, ce qui porta le bilan à 74.
- IV.Les enquêteurs conclurent que beaucoup des victimes, dont des enfants, avaient été tuées par d’autres et n’étaient pas mortes de leur propre choix, et ces événements conduisirent la France et la Suisse à se pencher sur les dangers des groupes religieux fermés.
Chronologie
- 1978Joseph Di Mambro fonde à Genève la fondation Golden Way, un centre d’enseignement ésotérique.
- 1984Di Mambro et Luc Jouret fondent l’ordre qui sera connu sous le nom d’Ordre du Temple solaire.
- 1993Jouret et d’autres membres sont inculpés au Québec en lien avec une tentative d’achat d’armes de poing, ce qui attire l’attention de la police et de la presse.
- 30 septembre – 5 octobre 1994Cinq personnes meurent à Morin-Heights, au Québec, et 48 à Cheiry et à Granges-sur-Salvan, en Suisse, dont Di Mambro et Jouret.
- décembre 1995Seize membres, dont trois enfants, sont retrouvés morts dans le massif du Vercors, dans le sud-est de la France.
- mars 1997Cinq autres membres meurent à Saint-Casimir, au Québec ; trois adolescents présents dans la maison survivent.
- 2001La seule personne jugée en lien avec les décès est acquittée par un tribunal de Grenoble, verdict confirmé en appel en 2006.
Ce que montrent les archives
- L’ordre recrutait par l’intermédiaire de clubs de conférences organisés par Jouret, qui parlaient de santé, d’écologie et de spiritualité sans révéler l’enseignement intérieur.
- Beaucoup de membres étaient des cadres et des professions libérales aisés, dont des médecins, des fonctionnaires, des gens d’affaires et des artistes.
- Au début des années 1990, l’ordre était en crise, avec des départs, des litiges financiers et des membres qui mettaient en doute les apparitions mises en scène.
- Des lettres envoyées aux médias après les décès de 1994 les présentaient comme un « transit » vers un monde supérieur, que les dirigeants associaient à l’étoile Sirius.
- Les enquêteurs suisses conclurent que beaucoup des morts de 1994, dont des enfants, avaient été tués, et que seuls certains étaient morts de leur propre choix.
Ce que dit la légende
- On dit souvent que le Temple solaire descendait des Templiers médiévaux. Les Templiers furent dissous en 1312, et les ordres « templiers » modernes, dont celui-ci, sont des inventions du XVIIIe siècle et des siècles suivants.
- Des rumeurs ont circulé sur d’immenses richesses cachées et sur des liens avec le trafic d’armes ou les services secrets. Les enquêtes ont documenté les opérations financières des dirigeants et l’inculpation de 1993 au Québec pour l’achat d’armes, mais n’ont pas étayé ces théories du complot plus vastes.
- On décrit parfois les décès comme un unique suicide collectif. En réalité, ils survinrent en trois vagues sur plus de deux ans, et les enquêteurs établirent que de nombreuses victimes avaient été tuées.
Personnages clés
- Joseph Di MambroCofondateur et véritable chef de l’ordre (1924–1994), maître ésotérique né en France et établi à Genève ; mort à Granges-sur-Salvan
- Luc JouretCofondateur et visage public de l’ordre (1947–1994), médecin homéopathe et conférencier belge ; mort à Granges-sur-Salvan
- Jean-François MayerHistorien suisse des religions dont les études postérieures à 1994 sont devenues une référence sur l’ordre et sa doctrine du transit
Coutumes et règles
Cérémonies templières
Les membres participaient à des rituels en capes et en robes, avec épées et calices, et se présentaient comme les héritiers des Templiers médiévaux.
Grades d’initiation
L’ordre était organisé en degrés, du public des conférences jusqu’aux cercles intérieurs, dont les membres étaient seuls à connaître l’enseignement complet.
Apparitions des Maîtres
Pendant les rituels, on montrait aux membres des cercles intérieurs des apparitions des Maîtres ascensionnés et d’objets sacrés ; d’anciens membres ont affirmé par la suite qu’elles étaient mises en scène à l’aide d’éclairages et d’autres effets.
Vie saine
Jouret donnait des conférences sur la médecine naturelle, l’alimentation et l’écologie, et certains membres vivaient dans des maisons et des fermes communautaires en Suisse et au Québec, en se préparant à des catastrophes à venir.
Couples attribués
Di Mambro s’arrogeait le droit de décider des unions entre membres, les associant en ce qu’il appelait des couples cosmiques.
Chapitre I
Les chevaliers d’un nouvel âge
L’Ordre du Temple solaire s’inscrivait dans une longue tradition d’ordres ésotériques modernes se réclamant des Templiers, l’ordre militaire médiéval supprimé par la papauté en 1312. Depuis le XVIIIe siècle, francs-maçons, occultistes et groupes rosicruciens racontaient l’histoire de Templiers qui auraient survécu en secret et transmis une sagesse cachée. Dans la France et la Suisse du XXe siècle, plusieurs petits ordres néo-templiers se disputaient cet héritage.
Joseph Di Mambro, né en France en 1924, était bijoutier de formation et s’engagea dans des cercles rosicruciens. En 1978, il fonda à Genève la fondation Golden Way, un centre d’enseignement spirituel où les adeptes vivaient et étudiaient ensemble. Au début des années 1980, il rencontra Luc Jouret, un médecin belge né en 1947 qui pratiquait l’homéopathie et donnait des conférences grand public sur la santé, l’écologie et la spiritualité. Orateur doué, Jouret devint le visage public du mouvement, tandis que Di Mambro le dirigeait en coulisses.
La presse qualifie généralement ce type de groupe de secte. Les spécialistes des religions préfèrent souvent parler de « nouveau mouvement religieux », car « secte » est une étiquette contestée qui peut gommer les différences entre des groupes très divers. Le Temple solaire se distingue parmi eux par la richesse et le niveau d’instruction de beaucoup de ses membres.
Chapitre II
Robes et Maîtres
À partir de 1984, l’ordre, qui prit avec le temps le nom d’Ordre du Temple Solaire, recruta par l’intermédiaire des clubs de conférences de Jouret en Suisse, en France, en Belgique et au Québec. Le public y entendait parler de médecine naturelle, de la crise écologique à venir et de la nécessité d’un éveil spirituel. Un plus petit nombre était invité à entrer dans l’ordre lui-même, où l’on participait à des cérémonies en capes de style templier, avec épées, calices et bougies, et où l’on gravissait des grades d’initiation.
L’enseignement intérieur mêlait l’imagerie chrétienne à des idées rosicruciennes et théosophiques. On disait aux membres que l’ordre était guidé par des Maîtres ascensionnés, des êtres spirituels cachés, et qu’eux-mêmes avaient vécu des vies antérieures en tant que Templiers et autres figures de l’histoire sacrée. Pendant les rituels, les membres des cercles intérieurs voyaient ce qu’ils croyaient être des apparitions des Maîtres et d’objets sacrés. D’anciens membres témoignèrent par la suite qu’elles étaient produites à l’aide d’éclairages et d’effets scéniques.
Di Mambro exerçait une grande autorité sur la vie privée des membres. Il décidait qui devait vivre dans les maisons de l’ordre, qui devait former un couple avec qui et comment l’argent devait être employé, et les membres versaient des sommes importantes à l’ordre. Certains vivaient dans des fermes au Québec, que les dirigeants présentaient comme des refuges face à la catastrophe attendue. Leur enseignement parlait de plus en plus de la fin du monde présent et d’un « transit » par lequel les élus passeraient à un plan supérieur, associé à l’étoile Sirius.
Une grande partie de cela restait cachée à ceux qui se trouvaient en marge du mouvement. Les personnes qui assistaient aux conférences de Jouret, ou achetaient ses livres et ses enregistrements, rencontraient un médecin qui parlait d’alimentation saine, d’homéopathie et de respect de la nature, des thèmes en vogue dans la culture New Age des années 1980. Ce n’est que progressivement, et pour quelques-uns seulement, que les conférences menaient à l’ordre intérieur et à ses rituels. Cette structure par strates aida l’ordre à attirer des personnes qui n’auraient jamais rejoint un groupe annonçant la fin du monde dès la première soirée.
Chapitre III
Trois vagues de morts
Au début des années 1990, l’ordre était en difficulté. Des membres le quittaient et réclamaient le remboursement de leur argent, certains avaient percé à jour les apparitions mises en scène et, en 1993, Jouret et d’autres furent inculpés au Québec en lien avec une tentative d’achat d’armes de poing, ce qui attira l’attention de la police et de la presse. Di Mambro était en mauvaise santé, et les dirigeants en vinrent à percevoir le monde comme hostile et persécuteur. D’anciens membres exigeaient des explications, et le cercle familial des dirigeants était lui-même sous tension. Dans ce climat, le langage du transit, jusque-là métaphore spirituelle, prit dans les écrits des dirigeants un sens plus sombre et plus littéral.
Entre le 30 septembre et le 5 octobre 1994, cinq personnes, dont un nourrisson, furent tuées dans une maison de Morin-Heights, au Québec. Le 5 octobre, 23 personnes furent retrouvées mortes dans une ferme de Cheiry, dans le canton de Fribourg, et 25 dans des chalets de Granges-sur-Salvan, en Valais, où des bâtiments avaient été incendiés. Di Mambro et Jouret figuraient parmi les morts. Des lettres envoyées aux médias présentaient ces décès comme un départ volontaire, mais les enquêteurs suisses conclurent que beaucoup des victimes, dont des enfants, avaient été tuées et que seules certaines avaient choisi de mourir.
Les morts ne s’arrêtèrent pas là. En décembre 1995, seize membres, dont trois enfants, furent retrouvés morts dans une clairière forestière du massif du Vercors, dans le sud-est de la France. En mars 1997, cinq autres moururent dans une maison de Saint-Casimir, au Québec, tandis que trois adolescents présents dans la maison furent autorisés à partir et survécurent. Au total, 74 personnes moururent.
Chapitre IV
Les suites
Ces événements provoquèrent un choc en Suisse, en France et au Canada, en partie parce que beaucoup des morts étaient des membres respectés de professions établies. Des enquêtes suivirent dans les trois pays. En France, les morts du Temple solaire contribuèrent à façonner une commission d’enquête parlementaire sur les sectes, puis une législation contre l’abus de faiblesse de personnes vulnérables par des groupes. Un ancien membre, la seule personne jamais jugée en lien avec les décès, fut acquitté par un tribunal de Grenoble en 2001, et l’acquittement fut confirmé en appel en 2006.
Des spécialistes comme Jean-François Mayer, Massimo Introvigne et Catherine Wessinger ont étudié comment les dirigeants de l’ordre, confrontés aux départs, au scandale et à leur propre déclin, transformèrent leur enseignement du transit en un projet de mort. Leurs travaux soulignent que les membres n’avaient pas adhéré pour mourir, et qu’un mouvement ésotérique du type de ceux que l’on trouve dans toute l’Europe ne devint meurtrier que par les choix d’un petit groupe placé en son centre. Ces morts laissèrent aussi, dans plusieurs pays, des familles en deuil de proches qui semblaient mener une vie ordinaire et réussie, et leurs témoignages influencèrent la manière dont la presse et les autorités abordèrent ensuite ce type de groupes. L’ordre lui-même cessa d’exister après 1997.
Où cela s’est passé
- 1978–1994 Genève
- octobre 1994 Morin-Heights
- octobre 1994 Cheiry
- octobre 1994 Granges-sur-Salvan
- décembre 1995 Vercors
- mars 1997 Saint-Casimir
Questions fréquentes
Les morts du Temple solaire furent-elles des suicides ou des meurtres ?
Les deux. Les enquêteurs ont établi que certains membres choisirent de mourir, tandis que beaucoup d’autres, dont des enfants, furent tués. C’est pourquoi on parle généralement de meurtres et de suicides.
L’Ordre du Temple solaire était-il réellement lié aux Templiers ?
Non. L’ordre médiéval fut dissous en 1312. Le Temple solaire appartenait à un courant moderne de groupes ésotériques qui revendiquent un héritage templier sans fondement historique.
Quelqu’un a-t-il été condamné pour les morts du Temple solaire ?
Non. Les dirigeants moururent en 1994, et le seul membre survivant traduit en justice en France fut acquitté en 2001, puis de nouveau en appel en 2006.
Sources et lectures complémentaires
- James R. Lewis (ed.), The Order of the Solar Temple: The Temple of Death (Ashgate, 2006)
- Jean-François Mayer, Les Mythes du Temple Solaire (Georg, 1996)
- Catherine Wessinger, How the Millennium Comes Violently: From Jonestown to Heaven’s Gate (Seven Bridges Press, 2000)
- Massimo Introvigne, ‘Ordeal by Fire: The Tragedy of the Solar Temple’, Religion 25 (1995)