Codex of FaithsUn atlas illustré des croyances

Textes perdus et cachés

La Table d’émeraude

Texte bref et énigmatique attribué à Hermès Trismégiste, attesté en arabe vers le IXe siècle, devenu un texte fondateur de l’alchimie et la source de « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ».

Tradition

Transmise par une communauté ; certains éléments sont historiquement vérifiables, d’autres relèvent de la foi.

Époque
Texte arabe attesté vers le IXe siècle ; latin à partir du XIIe siècle
Où
Le monde islamique, puis l’Europe médiévale et moderne

En bref

  1. I.La Table d’émeraude est un court texte d’une douzaine de phrases qui décrit, en un langage énigmatique, comment toutes choses naissent d’une source unique et comment se répondent le monde d’en haut et celui d’en bas.
  2. II.La tradition l’attribue à Hermès Trismégiste, le légendaire sage « trois fois grand » qui fondait en une seule figure le dieu grec Hermès et le dieu égyptien Thot.
  3. III.Ses plus anciennes versions connues sont en arabe, notamment dans un ouvrage sur les secrets de la création attribué à Balinus, nom arabe d’Apollonius de Tyane.
  4. IV.Traduite en latin au XIIe siècle, elle devint un texte central de l’alchimie européenne, et sa formule « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » est encore largement citée aujourd’hui.

Ce que montrent les preuves

  • Les plus anciennes versions conservées du texte sont en arabe et datent du VIIIe au Xe siècle environ.
  • Elle figure dans le *Kitab Sirr al-Khaliqa*, le Livre du secret de la création, attribué à Balinus.
  • Une traduction latine circula à partir du XIIe siècle, et un commentaire influent placé sous le nom d’Hortulanus date du XIVe.
  • Isaac Newton en fit sa propre traduction anglaise, accompagnée d’un commentaire, conservée en manuscrit au King’s College de Cambridge.
  • On ne connaît aucune table d’émeraude matérielle, et aucun original grec ou égyptien antique n’a été retrouvé.

Ce que l’on raconte

  • Selon la tradition, le texte fut gravé par Hermès Trismégiste lui-même sur une table d’émeraude.
  • Le récit arabe raconte que Balinus la trouva dans une grotte, sous une statue d’Hermès, entre les mains d’un sage antique.
  • Des légendes plus tardives affirment qu’elle fut découverte dans le tombeau d’Hermès par Alexandre le Grand, ou par Sarah, l’épouse d’Abraham.
  • Les alchimistes croyaient qu’elle renfermait sous une forme codée le secret complet de la pierre philosophale.

Chapitre I

Un secret dans une grotte

La Table d’émeraude apparaît pour la première fois à la fin d’un livre arabe connu sous le nom de Kitab Sirr al-Khaliqa, le Livre du secret de la création. L’ouvrage est attribué à Balinus, nom arabe d’Apollonius de Tyane, sage grec du Ier siècle célèbre pour sa sagesse et ses prodiges. Dans le récit-cadre, Balinus pénètre dans un caveau situé sous une statue d’Hermès et y trouve un vieillard assis sur un trône, tenant une table d’émeraude sur laquelle le texte est inscrit, avec devant lui un livre sur les secrets de la création.

Le texte lui-même est très court. Il commence par déclarer qu’il est vrai, sans mensonge, certain et très véritable, que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et que ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, pour accomplir les miracles de la chose unique. Il évoque ensuite le soleil comme père et la lune comme mère, le vent qui l’a porté dans son ventre et la terre qui est sa nourrice ; il parle de séparer le subtil de l’épais, de monter de la terre au ciel et d’en redescendre. Il s’achève en nommant Hermès comme celui qui parle, trois fois grand parce qu’il possède les trois parties de la sagesse du monde.

Une autre version figure dans le Secret des secrets, un livre arabe de conseils aux souverains très lu, attribué à Aristote. Comme beaucoup d’ouvrages arabes d’alchimie et de philosophie naturelle, ce livre puisait dans le savoir grec traduit en arabe et en syriaque, et présentait ses enseignements comme une sagesse antique retrouvée par un sage du passé.

Chapitre II

Origines et transmission

Depuis l’étude de Julius Ruska en 1926, les chercheurs ont suivi la trace du texte à travers les manuscrits arabes et latins. La plupart des historiens datent le Livre du secret de la création du VIIIe ou du IXe siècle, même si certaines de ses parties s’appuient peut-être sur des matériaux grecs ou syriaques plus anciens. On ignore si la Table d’émeraude elle-même traduit un original grec perdu. Ses idées, comme l’unité de la création et la correspondance entre le ciel et la terre, font écho à la philosophie de l’Antiquité tardive, mais aucune source antique ne la cite.

Au XIIe siècle, le texte parvint à l’Europe latine grâce aux traductions d’ouvrages arabes, et il circula bientôt de manière autonome sous le titre de Tabula Smaragdina. Les alchimistes le considéraient comme une recette condensée pour transmuer les métaux ou préparer la pierre philosophale, et ils rédigèrent des commentaires expliquant chaque ligne. Le plus influent, attribué à Hortulanus au XIVe siècle, y lisait une description du grand œuvre alchimique. Les éditions imprimées des XVIe et XVIIe siècles en firent un élément obligé des recueils d’alchimie.

Isaac Newton, qui consacra des années à l’étude de l’alchimie parallèlement à ses travaux de physique, traduisit le texte et l’annota. Son manuscrit, aujourd’hui conservé au King’s College de Cambridge, montre avec quel sérieux les penseurs de l’époque moderne considéraient cette œuvre brève et obscure.

Chapitre III

« Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » dans la culture moderne

La légende de la table s’enrichit à chaque nouveau récit. Des auteurs médiévaux et modernes affirmèrent qu’elle avait été découverte dans le tombeau d’Hermès par Alexandre le Grand, ou par Sarah, l’épouse d’Abraham, et certains l’imaginèrent gravée par Hermès avant le Déluge. Ces récits donnaient au texte une ascendance égyptienne antique que l’histoire de ses manuscrits ne confirme pas, mais ils s’inscrivaient dans une longue tradition qui honorait Hermès Trismégiste comme source d’une sagesse primordiale.

Aux XIXe et XXe siècles, des occultistes, des théosophes et des membres de groupes comme la Golden Dawn lurent la table comme l’énoncé d’une loi spirituelle universelle plutôt que comme un texte de chimie. Sa formule abrégée, « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas », devint une devise de l’astrologie, de la magie et de nombreuses formes de spiritualité moderne. On la retrouve aujourd’hui dans des livres, des tatouages, des chansons et des films. Une œuvre distincte, The Emerald Tablets of Thoth the Atlantean, publiée au XXe siècle par un auteur se faisant appeler Doreal, est une composition moderne sans rapport avec le texte médiéval.

Pour les historiens, la Table d’émeraude illustre de façon frappante la manière dont un texte bref, attribué à un sage légendaire, peut voyager à travers les langues et les religions, du monde islamique à l’Europe chrétienne et jusque dans la culture contemporaine.

Questions fréquentes

La Table d’émeraude vient-elle vraiment de l’Égypte ancienne ?

Rien ne l’atteste. Les plus anciennes versions connues sont des textes arabes datant du VIIIe au Xe siècle environ. Son origine égyptienne relève de la tradition entourant Hermès Trismégiste.

Quelqu’un possède-t-il la véritable table d’émeraude ?

On ne connaît aucune table matérielle. Le texte n’est conservé que dans des manuscrits et des livres imprimés.

Sources et lectures complémentaires

  1. Julius Ruska, Tabula Smaragdina: Ein Beitrag zur Geschichte der hermetischen Literatur (Carl Winter, 1926)
  2. Lawrence M. Principe, The Secrets of Alchemy (University of Chicago Press, 2013)
  3. Antoine Faivre, The Eternal Hermes: From Greek God to Alchemical Magus (Phanes Press, 1995)