Codex of FaithsUn atlas illustré des croyances

Nombre sacré

Le nombre 108

Pourquoi 108 est sacré en Asie : les grains du mala, les 108 Upanishads, la cloche du Nouvel An japonais, les usages jaïns et sikhs, et l’astronomie.

Dans d’autres écritures

  • CVIIIRomain
  • ק״חLettres hébraïques
  • ρηʹLettres grecques
  • ق حLettres arabes (abjad)
  • ١٠٨Chiffres arabes
  • १०८Devanagari
  • 一百零八Chinois
108

En bref

  1. I.Les chapelets hindous et bouddhistes, le mala, comptent traditionnellement 108 grains, si bien qu’un tour complet d’un mantra correspond à 108 répétitions.
  2. II.La tradition hindoue compte 108 Upanishads et offre aux dieux des listes de 108 noms, tandis que les bouddhistes parlent de 108 afflictions, que les cloches des temples chassent au Japon la nuit de la Saint-Sylvestre.
  3. III.Les jaïns expliquent 108 comme le total des vertus des cinq êtres suprêmes, et le nombre apparaît aussi dans la dévotion sikhe et dans la fiction chinoise marquée par la science taoïste des étoiles.
  4. IV.Les affirmations modernes selon lesquelles 108 coderait les distances du Soleil et de la Lune reposent sur des coïncidences approximatives, inconnues des traditions qui ont rendu ce nombre sacré.

Dans chaque tradition

  • Hindouisme

    Un japa mala hindou compte 108 grains plus un « grain du gourou » qui marque le début. La Muktika Upanishad énumère 108 Upanishads comme canon, les litanies dévotionnelles donnent 108 noms d’une divinité, et les vishnouites d’Inde du Sud vénèrent 108 lieux saints de Vishnou chantés par les poètes-saints Alvar.

  • Bouddhisme

    Les textes bouddhiques parlent de 108 afflictions ou souillures qui lient les êtres à la souffrance, et les chapelets bouddhistes, dont le juzu japonais, comptent souvent 108 grains ou une fraction de ce nombre. Certaines éditions du canon tibétain, le Kangyur, ont été disposées en 108 volumes.

  • Nouvel An japonais

    À minuit, la nuit de la Saint-Sylvestre, les temples bouddhistes de tout le Japon font sonner leurs grandes cloches 108 fois, lors d’un rite appelé Joya no Kane. Chaque coup dissiperait l’un des 108 désirs terrestres avant le début de la nouvelle année.

  • Jaïnisme

    Les jaïns comptent 108 qualités des cinq êtres suprêmes honorés dans le Navkar Mantra : 12 pour les Arihants, 8 pour les Siddhas, 36 pour les Acharyas, 25 pour les Upadhyayas et 27 pour les moines. Les chapelets jaïns comptent donc 108 grains.

  • Sikhisme

    L’enseignement sikh privilégie le souvenir intérieur de Dieu plutôt que le comptage rituel, mais certains sikhs utilisent un mala ou simarna de 108 grains ou nœuds en répétant Waheguru. Cette coutume reflète la culture dévotionnelle commune de l’Inde du Nord.

  • Taoïsme

    La science chinoise des étoiles divise les cieux en 36 Esprits célestes et 72 Démons terrestres, 108 en tout. Le roman classique Au bord de l’eau fait de ses 108 héros hors-la-loi des incarnations de ces étoiles.

D’où il vient

  • Les penseurs indiens appréciaient 108 parce qu’il combine d’importants nombres plus petits : 12 × 9 (les signes du zodiaque et les neuf divinités planétaires) et 27 × 4 (les maisons lunaires, chacune divisée en quatre quartiers).
  • C’est aussi 1 × 2² × 3³, et la somme de ses chiffres fait neuf, des propriétés qui ont plu aux auteurs ultérieurs mais qui n’ont probablement pas créé la tradition.
  • Les écoles bouddhiques ont obtenu 108 afflictions en multipliant des catégories de l’expérience, comme les six sens, trois sortes de sensations et le passé, le présent et l’avenir, même si les listes diffèrent.
  • Une fois fixé dans le chapelet, le nombre s’est répandu partout où se diffusait la dévotion hindoue et bouddhiste, du Tibet au Japon.

Chapitre I

Un tour de chapelet

La plupart des nombres sacrés sont petits. 108 est la grande exception, et il appartient avant tout aux religions nées en Inde. Sa forme la plus familière est un rang de grains. Le japa mala hindou compte 108 grains, plus un grain plus gros, le « grain du gourou », qui n’est pas compté ; celui qui prie fait passer un grain entre ses doigts à chaque répétition d’un mantra ou d’un nom divin, et repart en sens inverse au grain du gourou au lieu de le franchir. Un tour complet équivaut donc à 108 prières. Des malas plus petits, de 54 ou 27 grains, ne font que diviser ce nombre.

La tradition hindoue a attribué le 108 à bien d’autres choses. La Muktika Upanishad, un texte tardif, énumère 108 Upanishads comme la collection complète de ces écritures philosophiques, même si les spécialistes n’en considèrent qu’une douzaine environ comme les Upanishads anciennes et principales. Des litanies appelées ashtottara shatanamavali, « les cent huit noms », célèbrent des dieux comme Vishnou, Shiva et Lakshmi. En Inde du Sud, les dévots vishnouites parlent de 108 Divya Desams, des lieux saints de Vishnou chantés par les poètes-saints Alvar, dont la tradition situe 106 sur terre et deux au ciel. L’ancien traité de théâtre et de danse, le Natya Shastra, décrit 108 karanas, unités de base du mouvement, et le grand temple de Shiva à Chidambaram, demeure de Shiva Seigneur de la danse, les montre sculptés dans la pierre sur ses tours-portes. Pèlerins, danseurs et prêtres rencontraient ainsi ce nombre, chacun dans son domaine.

Le bouddhisme a porté les grains et le nombre à travers l’Asie. Les textes bouddhiques parlent de 108 afflictions, les désirs et les confusions qui attachent les êtres à la souffrance. Les écoles les comptaient de différentes manières, par exemple en multipliant les six sens par trois sortes de sensations, par l’attachement ou son absence, et par le passé, le présent et l’avenir. Les chapelets tibétains, chinois et japonais conservent généralement 108 grains ou une fraction de ce nombre.

Chapitre II

Des cloches de Kyoto aux vertus jaïnes

L’usage bouddhique le plus aimé de ce nombre se trouve au Japon. La nuit de la Saint-Sylvestre, les temples de tout le pays font sonner leurs grandes cloches de bronze 108 fois lors du rite de Joya no Kane, « la cloche de la nuit de l’effacement ». Chaque coup profond chasserait l’un des 108 désirs terrestres, afin que la nouvelle année commence dans la pureté. Les foules font la queue dans le froid pour actionner à leur tour la poutre, et la sonnerie est retransmise à la télévision nationale. Beaucoup de temples frappent la plupart des coups avant minuit et le dernier après, mais les coutumes varient.

Le jaïnisme donne au 108 une explication soigneuse qui lui est propre. Le Navkar Mantra, la plus importante prière jaïne, honore cinq sortes d’êtres suprêmes : les Arihants, maîtres éveillés encore incarnés ; les Siddhas, âmes libérées ; les Acharyas, chefs de l’ordre monastique ; les Upadhyayas, enseignants ; et tous les moines et moniales. Les textes jaïns leur attribuent respectivement 12, 8, 36, 25 et 27 vertus, soit 108 au total. Un chapelet jaïn devient ainsi le résumé des qualités qu’un croyant espère atteindre.

Dans le sikhisme, le nombre joue un rôle plus modeste. L’écriture sikhe met l’accent sur le simran, le souvenir du nom de Dieu, comme discipline intérieure plutôt que comme rituel compté, et Guru Nanak critiquait l’ostentation religieuse. Certains sikhs utilisent néanmoins un rang de 108 grains ou nœuds pour répéter Waheguru, signe de la large diffusion de ce nombre dans la dévotion de l’Inde du Nord.

La Chine est arrivée à 108 par une autre voie. La science chinoise des étoiles, étroitement liée à la cosmologie taoïste, regroupait les étoiles autour de la Grande Ourse en 36 Esprits célestes et 72 Démons terrestres. Le grand roman de la dynastie Ming Au bord de l’eau s’ouvre sur ces 108 esprits stellaires qui s’échappent dans le monde et renaissent sous la forme d’une bande de hors-la-loi, ce qui a rendu le nombre célèbre dans la culture populaire d’Asie de l’Est.

Chapitre III

Explications anciennes et nouvelles

Pourquoi 108 ? Les auteurs indiens ont donné des réponses enracinées dans leur astronomie et leur astrologie. Il y a 12 signes du zodiaque et 9 divinités planétaires, et 12 × 9 = 108. Il y a aussi 27 maisons lunaires, les nakshatras, chacune divisée en quatre quartiers, et 27 × 4 = 108. Les mathématiciens ont depuis remarqué que 108 est égal à 1 × 2² × 3³ et que la somme de ses chiffres fait neuf. Ces propriétés rendaient le nombre satisfaisant, mais on ne peut démontrer qu’aucune d’elles soit la raison d’origine.

Ces dernières décennies, une autre explication est devenue populaire : les sages de l’Antiquité auraient intégré 108 à leur religion parce qu’il mesure les cieux. Selon cette affirmation, la distance de la Terre au Soleil vaut environ 108 fois le diamètre du Soleil, la distance à la Lune environ 108 fois celui de la Lune, et le diamètre du Soleil environ 108 fois celui de la Terre. Le premier chiffre est assez proche, environ 107 en moyenne. Le deuxième varie d’environ 104 à 117 selon les variations de l’orbite lunaire, et le troisième est plus proche de 109. Surtout, aucun texte de l’Inde ancienne n’établit ce lien, et les astronomes de l’époque n’avaient aucun moyen de mesurer ces distances. La coïncidence est réelle mais approximative, et elle a été découverte par des lecteurs modernes en quête de sens dans un nombre qu’ils admiraient déjà.

L’histoire longue est plus parlante. 108 est d’abord un total commode et riche en diviseurs dans le rituel et l’astrologie indiens ; il a été fixé dans la forme du chapelet et a voyagé avec l’hindouisme, le bouddhisme et le jaïnisme partout où ils sont allés. Il vit aujourd’hui dans les studios de yoga qui organisent 108 salutations au soleil et dans les cloches du Nouvel An japonais.

Mythes et réalités

  • L’affirmation

    Les sages de l’Antiquité ont codé dans 108 la distance entre la Terre et le Soleil.

    Ce que l’on sait

    La distance moyenne du Soleil représente environ 107 fois son diamètre, si bien que le chiffre est proche. Mais la distance de la Lune varie d’environ 104 à 117 fois son diamètre, les astronomes de l’Inde ancienne ne disposaient pas de ces mesures, et les traditions expliquent 108 autrement.

  • L’affirmation

    Le Soleil est exactement 108 fois plus large que la Terre.

    Ce que l’on sait

    Il est environ 109 fois plus large, ce qui relève de la coïncidence plutôt que de la correspondance exacte.

  • L’affirmation

    L’ayurveda compte 108 points vitaux (marma) dans le corps.

    Ce que l’on sait

    Le texte classique, la Sushruta Samhita, en énumère 107. Le chiffre de 108 apparaît dans des enseignements plus tardifs et modernes, parfois en ajoutant l’esprit comme point supplémentaire.

Questions fréquentes

Pourquoi un mala compte-t-il 108 grains ?

La tradition donne plusieurs raisons : les 108 noms d’un dieu, les 108 afflictions du bouddhisme, ou le produit des 12 signes du zodiaque et des 9 planètes. Le nombre a été fixé par la coutume bien avant que quiconque tente de l’expliquer par l’astronomie.

Pourquoi les temples japonais font-ils sonner la cloche 108 fois la nuit de la Saint-Sylvestre ?

L’enseignement bouddhique compte 108 désirs ou afflictions terrestres, et chaque coup de cloche en chasserait un avant la nouvelle année. Le rite s’appelle Joya no Kane.

Le nombre 108 est-il important dans le yoga ?

Le yoga moderne a emprunté 108 à la dévotion hindoue : certains studios organisent 108 salutations au soleil lors de journées particulières. La pratique est récente, mais le prestige du nombre est ancien.

Sources et lectures complémentaires

  1. Gavin Flood, An Introduction to Hinduism (Cambridge University Press, 1996)
  2. Peter Harvey, An Introduction to Buddhism (2nd edn, Cambridge University Press, 2013)
  3. Paul Dundas, The Jains (2nd edn, Routledge, 2002)
  4. Patrick Olivelle, The Early Upaniṣads: Annotated Text and Translation (Oxford University Press, 1998)
  5. Annemarie Schimmel, The Mystery of Numbers (Oxford University Press, 1993)